Mercredi 14 mai 2008
 
"Et pendant ce temps là, la carlita enregistre son CD, son mec passe sa Patek dans un dîner, de convive en convive, en expliquant que c'est plus cher qu'une Rolex, Darkos dit qu'il en bougera pas, Boutin inarticule un discours à l'assemblée ..
La France ne s'ennuie pas*, elle se crispe...
La misère monte...
La colère gronde...
demain manif !
"
 
* "La France ne s'ennuie pas" en référence certainement à l'article - prophétique  - intitulé "Quand la France s'ennuie..." de Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde...  de mars 68 ! (lire plus bas)


VOIR LA VIDEO
(explications par les protagonistes -: un étudiant, une mère de famille, un professeur de français  - tous des "mal logés" - et la première adjointe du maire du 3e arrondissement de Paris...)


Eudiants, mère de famille et travailleurs "mal logés" expulsés de l'Impasse
envoyé par rue89

petit pain écrit (à 17H29) :"Je suis sans voix. Non pas que la situation de ces concitoyens soit une pure découverte... Plutôt que chaque jour c'est une maltraitance d'Etat qui s'ajoute à celle(s) commise la veille. Probablement nous aurions intérêt à être nombreux dans les rues le 22 mai. Il faudra bien que ça cesse. Autant pas trop attendre..."

Quand la France s'ennuie...

Le 15 mars 1968, Le Monde publie un article de Pierre Viansson-Ponté sur l'état de la société française, appelé a un grand retentissement.

Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c'est l'ennui. Les Français s'ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde. La guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir "un milliard pour le Vietnam", 20 F par tête, 33 F par adulte, ils sont, après plus d'un an de collectes, bien loin du compte.

D'ailleurs, à l'exception de quelques engagés d'un côté ou de l'autre, tous, du premier d'entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l'étédernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions en six jours, l'accès était terminé. Les guérillas d'Amérique latine et l'effervescence cubaine ont été , un temps, à la mode elles ne sont plus guère qu'un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l'objet de motions pour intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d'Etat en Grèce, les expulsions du Kenya, l'"apartheid"sud-africaine, les tensions en Inde : ce n'est guère que la monnaie quotidienne de l'information. La crise des partis communistes et la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises.

De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d'ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu'elle n'est ni impliquée ni concernée nulle où que ce soit dans le monde.

La jeunesse s'ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l'absurde à opposer à l'absurdité. Les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l'homme. Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n'en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pis tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles.

Heureusement, la télévision est là pour détourner l'attention vers les vrais problèmes : l'état du compte en banque de Killy, l'encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d'avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France.

Le général de Gaulle s'ennuie. Il s'était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d'aller, officiel et bonhomme, du Salon de l'agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d'autre ? Il s'efforce parfois, sans grand succès, de dramatiser la vie quotidienne en s'exagérant à haute voix les dangers extérieurs et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement devant la "vachardise"de ses compatriotes qui, pourtant, s'en sont remis à lui une fois pour toutes de leurs affaires. Ce qui fait d'ailleurs que la télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s'ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu'ils n'ont pas le temps de s'ennuyer, ni d'ailleurs le cœur à manifester et à s'agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d'eux. Aussi le calme règne-t-il.

La réplique, bien sûr, est facile : c'est peut-être cela qu'on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix, de la stabilité, du calme social.
L'argument est fort. Aux pires moment des drames d'Indochine et d'Algérie, à l'époque des gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n'y avait pas lieu d'être particulièrement fier de la France. Mais n'y a-t-il vraiment pas d'autre choix qu'entre l'immobilité et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l'ennui, ils contribueraient plutôt à l'accroître.

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l'opposition. Les Français ont souvent montré qu'ils aiment le changement pour le changement, quoi qu'il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l'actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d'essayer, simplement pour voir, comme au poker. L'agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi. On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n'est pas d'administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d'exprimer en lois et décrets l'évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s'il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans une petite France presque réduite à l'hexagone, qui n'est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l'ardeur et l'imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l'expansion.

Ce n'est certes pas facile. L'impératif vaut d'ailleurs pour l'opposition autant que pour le pouvoir. S'il n'est pas satisfait, l'anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s'est vu, un pays peut aussi périr d'ennui.

PIERRE VIANSSON-PONTE, Le Monde du 15 mars 1968


 

 

par caphi publié dans : [les billets de caphi]
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Mercredi 14 mai 2008
Ma critique : Road-movie à travers un Sud Liban dévasté, cette histoire d'amour filial vous emmène au coeur des hommes et des femmes qui font ce pays malheureusement meurtri. Magnifique.


Zelna vit à Dubaï. En plein divorce, elle décide d'envoyer son fils Karim chez sa soeur, à Kherbet Selem, un petit village du Sud Liban, pour le protéger des disputes conjugales. Quelques jours plus tard, la guerre éclate. Folle d'angoisse, Zelna part aussitôt pour le Liban via la Turquie. Mais avec le blocus, elle n'arrive au port de Beyrouth que le jour du cessez-le-feu. Elle y rencontre Tony, le seul chauffeur de taxi qui accepte de la mener dans le Sud.

**** Sous les bombes de Philippe Aractingi (France, 1H30) avec Nada Abou Farhat, Georges Khabbaz, Bshara Atallay

La critique [evene]
La note evene : 4/5La note evene : 4/5  le 16 Mai 2008 par Mathieu Menossi

Dans sa conception même, ‘Sous les bombes’ est né d’une nécessité existentielle. Un objet cinématographique entre vie privée et vie artistique, où la caméra sert de vecteur à une catharsis absolue. A la fois soupir désabusé, appel au secours et cri de rage, ‘Sous les bombes’ est un road-movie à la progression chaotique dans un Liban éventré. Quatre comédiens composent avec la réalité quotidienne de ce pays ravagé par la guerre. Réfugiés, journalistes, militaires, religieux et militants. Tous se sont improvisés acteurs, rendant compte avec plus ou moins de conscience du spectacle putride de ce Liban noyé dans la tourmente. Et tel Charon dans sa barque voguant sur le Styx, le chauffeur de taxi Tony transporte Zeina, poursuivant une ombre au pays des morts, celle de son fils Karim. Dans leur périple, ils croisent la destruction, le deuil, la haine. Mais aussi l’espoir et ces petits hasards aux allures de grands miracles. On danse, on sourit, on fait même l’amour. L’urgence et la précarité dans lesquelles a été tourné le film lui confèrent une force dramatique intense et permanente, ne laissant que peu de répit au spectateur. Le réalisme de la réalisation procède d’une image numérique à la vitalité presque effrayante, tremblant sous les tirs de roquettes. Une image aux convulsions nerveuses, presque organiques. ‘Sous les bombes’ se veut un grondement de résistance contre la guerre, et non une attaque haineuse contre Israël. L’intelligence du cinéaste est d’avoir su introduire la fiction dans la réalité, une démarche inédite où les frontières entre réel et irréel s’effondrent, repoussant ainsi les limites d’un genre habituellement destiné au reportage et au documentaire.

par caphi publié dans : [cinéma]
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