Vendredi 9 mai 2008
par Serge Hefez

L
’ogre nouveau a surgi des fins fonds de l’Autriche. Il s’appelle Josef Fritzl.
Une photographie dévoilant les yeux verts glacés de serpent, le sourire dominateur et la fine moustache a fait le tour du monde.

Chacun se raconte en frissonnant à sa manière les détails du scénario abominable : viols, incestes, séquestrations, enfants de l’ombre, enfants martyrs, nouveaux-nés abandonnés ou dévorés par les flammes, et puis ce temps qui n’en finit pas de s’écouler, vingt-quatre ans ! Et puis tous les autres, à commencer par une mère, qui ne voient rien, qui n’entendent rien, qui vivent avec sous leurs pieds un univers parallèle dans lequel se déchaînent, en deçà de toute Loi ou de toute morale, les fantasmes les plus abominables…
Comment est-ce possible, comment peut-on, comment a-t-il pu ? Avons-nous basculé à pieds joints dans l’univers de l’impensable, de l’innommable, de l’irreprésentable ?

Et pourtant.
Un roman rencontre aujourd’hui un succès hors du commun. Il s’appelle Millénium et, malgré ses trois volumes et ses deux mille pages, il est en passe de battre tous les records des ventes dans la plupart des pays du monde. Sans vouloir en révéler l’intrigue pour les quelques lecteurs qui auraient encore échappé à ce raz-de-marée, il conjugue tous les ingrédients du drame d’Amstetten : famille suédoise dominée par un tyran sexuellement déséquilibré, séquestrations dans une cave sous la propriété familiale, viols, incestes, disparitions et tortures en tout genre dans un contexte de passé aux relents nazis.

Et pourtant.
Un autre roman, considérable, Les Bienveillantes, remporte il y a peu tous les prix littéraires. Il dissèque sur huit cents pages l’âme d’un homme qui s’enfonce toujours plus loin dans l’horreur de l’Allemagne hitlérienne, témoin et acteur du vertige de la toute-puissance, de la toute jouissance et de la domination.

Et pourtant.
Un homme, Autrichien lui aussi, a révolutionné le monde, en dévoilant en chaque être humain un monde parallèle peuplé de désirs incestueux, de fantasmes sexuels les plus étranges, de fantasmes d’emprise les plus monstrueux. Les animaux n’ont inventé ni les sex-shops, ni les chambres à gaz. Freud situe les fondements mythologiques de l’humanité dans la «horde primitive» placée sous le pouvoir du Père tyrannique tout puissant qui possède toutes les femmes du clan, à commencer par ses propres filles. La civilisation advient lorsque les fils se révoltent et assassinent le père incestueux. Il dévoile à travers ce mythe les fantasmes masculins les plus archaïques (et les femmes hébergent comme les hommes des fantasmes masculins, mais souvent dans une moindre mesure…)

Alors bien sûr, il y a sur terre des ogres, des fous et des bourreaux, et d’autres pour qui la compassion, le souci d’autrui ou le respect ont un sens.
Fritzl est un monstre qui mérite l’enfermement à vie et fait même envisager à certains la réhabilitation de la peine de mort. Le qualifier de fou, le reléguer dans un univers parallèle, le faire disparaître ne suffirait cependant pas à effacer cette abomination.
La passion Millénium a du sens. À travers celui qui a franchi toutes les barrières, c’est notre humanité que nous ne finissons pas d’interroger.
L’univers clos de la cave d’Amstetten nous fascine car il est à la mesure de cet inconscient qui se déchaîne. Il nous terrorise par ce qu’il dévoile. Il remplit d’horreur car l’humanité consiste à lutter contre la barbarie, pas seulement contre l’autre, mais aussi à l’intérieur de nous. Et cette lutte-là est quotidienne…

• Serge Hefez •

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par caphi publié dans : [sciences et conscience]
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Vendredi 9 mai 2008
par Christian Salmon, écrivain

Après les doutes distillés par les conseillers d'Hillary Clinton sur l'expertise du candidat Obama en matière économique, sa capacité à affronter des crises sur le plan international, sa volonté de dépasser les clivages raciaux, et jusqu'à l'authenticité de ses discours sur le changement, taxés par Hillary Clinton de plagiat, la querelle byzantine sur le sexe des anges vient de connaître une surprenante actualisation. Non que les anges aient fait leur apparition en Indiana ou en Caroline du Nord.

Le dernier sujet de polémique lancé par le clan Clinton, c'est le sexe d'Obama ! L'ange Obama a-t-il un sexe ? Obamâle est-il plus ou moins "couillu" qu'Hillary, "une femme, nous disent ses plus fervents supporteurs, qui en a". Malgré sa vulgarité apparente l'affaire mérite toute notre attention. "Si elle lui donnait l'une de ses couilles, ils en auraient chacun deux", n'a pas craint d'affirmer à Newsweek James Carville, le célèbre stratège de la campagne de Bill Clinton en 1994. Si elle trahit un certain désarroi, l'attaque n'est pas aussi extravagante qu'il y paraît.

Dans l'Amérique de Bush, habituée aux postures martiales, l'élection se jouera peut-être sur "l'habitus" du candidat. Sera-t-il un guerrier ou un négociateur ? Un rêveur ou un macho ? Dans un meeting où était présente la sénatrice de New York, un dirigeant syndical a souligné sa "fortitude testiculaire", et un éditorialiste du New York Post est allé jusqu'à la déclarer victorieuse dans "la primaire des couilles". Une forme de compétition que même Lewis Carroll, auteur pourtant d'une mémorable "course au caucus", assez absurde en son genre, n'avait pas imaginé : "le caucus des couilles". "Qui est le moins macho des deux ?", se demande l'éditorialiste du New York Times Maureen Dowd. Et, dans The Guardian, Nicolaus Mills qualifie les deux primaires qui viennent de se dérouler en Indiana et Caroline du Nord de "primaires de testostérone".
Mike Easley, le gouverneur de Caroline du Nord - Etat nettement remporté par Barack Obama cette semaine -, a justifié son soutien à Hillary Clinton en la comparant à Rocky Balboa, le personnage de boxeur interprété par Sylvester Stallone : "Extrêmement tenace et dur au mal, il est célèbre pour combattre avec son coeur."

On sait que "sexe" et "genre" sont deux choses différentes. "Féminité" et "virilité", plutôt que des "caractères biologiques" propres au sexe, sont "des marqueurs" construits socialement. Mais on n'a peut-être pas assez souligné à quel point ces caractères sont devenus mobiles, nomades dans la vie politique et les campagnes électorales à l'ère de ce que Judith Butler a appelé "la politique du performatif" (Le Pouvoir des mots, éd. Amsterdam, 2004).

Comme le joueur de Second Life, l'homme politique doit créer son "avatar", lui attribuer un rôle, un look, une idéologie. Autant de rituels sociaux que le "performeur" politique, s'il veut avoir une chance d'être élu, doit accomplir. Devenir "la marque qui porte son nom", se comporter comme s'il était de "gauche" ou de "droite", "homme" ou "femme".

Les campagnes électorales sont devenues des "festivals de narration" au cours desquels s'affrontent des personnages plutôt que des idéologies et où l'élection sanctionne les performances d'un acteur-candidat, sa capacité à capter l'attention et à susciter l'émotion plutôt que ses compétences.

C'est plus difficile une fois au pouvoir. Car ce n'est pas l'élection qui fait le président, mais la performance. Il faut "faire" président. Se produire comme un président-avatar. "Regardez, ne cesse de dire Nicolas Sarkozy, comme je suis devenu différent. Comme je suis devenu sobre, discret, en un mot présidentiel."

Mais la performativité ne s'acquiert pas auprès de la reine d'Angleterre, peut-être à Washington mais à "K street", la rue des agences de communication politique et de lobbying. C'est une question de "régie" plutôt que de règne.

Dans les campagnes performatives modernes, les marqueurs idéologiques, culturels, raciaux ou sexuels sont devenus interchangeables. Ils se déplacent au gré des performances de ceux qui les choisissent. Lors de la présidentielle en France, chaque camp a emprunté à l'autre des éléments de sa mythologie. La droite a pris Jaurès, la valeur travail, le changement... La gauche, la nation, l'ordre, la sécurité...

Aux Etats-Unis, on a pu constater entre les deux candidats démocrates une certaine inversion des "pôles" sexuels. La candidate jouant sur les signes de la virilité, voire du machisme : l'expertise, la compétence, l'expérience, l'endurance, la rationalité. Le candidat produisant des signes plutôt associés au pôle "féminin" : le charisme voire le charme, la capacité à séduire, les valeurs du dialogue et du compromis plutôt que celles de l'affrontement, la promesse d'un changement plutôt que les acquis de l'expérience, l'espérance plutôt que l'expertise, l'élégance plutôt que l'endurance et, comme le lui a reproché Hillary, le lyrisme des campagnes plutôt que la prose du bon gouvernement.

Les primaires démocrates évoquent à bien des égards la fable de Schéhérazade, avec Obama dans le rôle de l'épouse qui repousse l'échéance d'une nuit à l'autre en racontant des histoires, et Hillary dans celui du roi pressé d'en finir.

Obama, "la conteuse", va-t-elle triompher de la résolution de King Clinton ? C'est ce que nous verrons au prochain épisode.

Article paru dans l'édition du Monde du 10.05.08.
par caphi publié dans : [FOCUS]
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