[L'oeil des critiques] Les néopops marquent la rentrée des galeries de leur empreinte

Publié le par caphi

 
"Enjoy", triptyque de Xiao Fan (2006), huile sur toile, 190 x 80 cm. | XIAO FAN/GALERIE RX PARIS "Enjoy", triptyque de Xiao Fan (2006), huile sur toile, 190 x 80 cm.

XIAO FAN/GALERIE RX PARIS

C'était il y a un peu moins de cinquante ans : Warhol, Lichtenstein, Hockney ou Raysse inventaient le pop art à Londres et New York, et, à Paris, le Nouveau réalisme. C'est aujourd'hui, à Paris, dans les galeries qui font leur rentrée à partir du 8 septembre : la tendance au "néopop", la société actuelle mise en images précises et ironiques.

Elles racontent le destin des choses. Xiao Fan, né à Nankin en 1954, établi à Paris en 1983, les peint propres et tentantes. Les clients les emportent en sortant des grandes surfaces. Ils en achètent tant qu'elles débordent et qu'ils s'y ensevelissent. C'est à peine si leurs têtes apparaissent derrière ces amas triomphaux.

Légers, narquois, ces portraits de consommateurs heureux sont efficaces. La série s'intitule par dérision "Enjoy". On pense à Rosenquist, à Wesselman, à Oldenburg - à ce dernier d'autant plus que Xiao Fan expose aussi des sculptures polychromes, grosses fleurs exotiques agrémentées de lèvres, de seins et d'organes sexuels. Leur crudité a de quoi effrayer et révulser - réactions qui ne déplairaient pas à l'artiste.

 

MÉTICULOSITÉ MANIAQUE

 

Tatjana Doll intervient à l'autre extrémité du processus, le stade du déchet. Son exposition, "Vigilance propreté", réunit deux motifs, les poubelles vertes et les véhicules de nettoiement, tout aussi verts, de la Ville de Paris. La dextérité avec laquelle la Berlinoise en tire un parti pictural est étonnante. Elle excelle dans l'étude des surfaces plastiques abîmées, dans la représentation des balais jaunes tournoyant sur les chaussées, dans la suggestion des nuées humides qui s'élèvent de ces véhicules.

Au-delà de l'exercice de style réussi, elle force l'oeil à s'arrêter sur ces choses sur lesquelles, d'ordinaire, il préfère glisser. Regardées longtemps, les nettoyeuses ressemblent à des crustacés désagréables et les poubelles à des urnes funéraires qui ont été badigeonnées d'un vert si vif qu'il en devient obscène.

Tatjana Doll n'en est plus à son coup d'essai. En 1997, à Düsseldorf, elle a participé à la création d'un groupe éphémère, qui avait décidé de s'appeler Hobbypop - pop, évidemment. Depuis, elle peint des enseignes, des panneaux de signalisation, du matériel informatique et toutes sortes de véhicules, du Hummer à la Ferrari.

Autre variante du néopop encore : née à Vancouver en 1959, installée à Londres, Lisa Milroy se distingue par sa méticulosité maniaque. Que ce soit des vêtements sur des cordes à linge, des porcelaines dans des vitrines ou une vue de son atelier, elle ne néglige aucun détail et conçoit chaque toile comme sur le mode de l'énumération d'observations. Chacune, considérée séparément, est exacte. Mais, comme il serait impossible à un oeil humain de les percevoir toutes ensemble, leur somme glisse vers l'étrange par excès de réalité.

Pour que la tendance soit complète, il n'y manque même pas l'exposition d'un des pops historiques, Roy Lichtenstein (1923-1997). En 1967, loin des emprunts à la bande dessinée et à la presse, Lichtenstein a exécuté une suite de dix paysages marins. Ce sont des sérigraphies, associées à des photographies et à des surfaces découpées de Rowlux, matériau luisant qui produit des illusions optiques de reliefs et de moires - vagues ou nuages.

 

BANDES SUPERPOSÉES

 

Des références passent à l'arrière-plan, Friedrich, Vallotton, l'estampe japonaise. La variété des matières et des procédés, des trames imprimées ultra schématiques à des gros plans d'empreintes sur le sable, trouve son équilibre grâce au dépouillement géométrique des compositions organisées par bandes superposées.

Jamais présenté en France jusqu'ici, cet ensemble de multiples qui avait été produit par le galeriste Leo Castelli démontre tout ce que peut le pop quand il s'applique non plus aux objets eux-mêmes, mais à leurs modes habituels de représentation, des plus artistiques aux plus publicitaires. Quand il se risque dans ces parages, il n'est plus si loin de l'art conceptuel. Une indication à méditer pour les néopops d'aujourd'hui ?

Philippe Dagen
Article paru dans l'édition du Monde du 08.09.07.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3246,36-952491@51-628867,0.html  

"Enjoy", Xiao Fan, Galerie RX, 6, avenue Delcassé, Paris-8e. Tél. : 01-45-63-18-78. Du mardi au samedi de 12 heures à 19 heures. Jusqu'au 10 octobre.

"Vigilance propreté", Tajana Doll, Galerie Jean Brolly, 16, rue de Montmorency, Paris-3e. Tél. : 01-42-78-88-02. Du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures. Jusqu'au 5 octobre.

Lisa Milroy, Galerie Xippas, 108, rue Vieille-du-Temple, Paris-3e. Tél. : 01-40-27-05-55. Du mardi au samedi de 11 heures à 13 heures et de 14 heures à 19 heures. Jusqu'au 20 octobre.

"Ten Landscapes", Roy Lichtenstein, Galerie Philippe Casini, 13, rue Chapon, Paris-3e. Tél. : 01-48-04-00-34. Du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures. Jusqu'au 3 novembre.

Publié dans [aux Arts et caetera]

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