[livre] LE THÉORÈME D'ALMODOVAR d'Antoni Casas Ros

Publié le par caphi

Antoni Casas Ros au centre du vide
Article paru dans l'édition du Monde du 21.03.08.

D
'abord la sensation troublante d'être comme pris en otage. Manipulé. Le livre est devant nous, avec son titre, un nom sur la couverture... Mais au bout de quelques pages, c'est lui, le livre, qui se saisit de nous, nous enveloppe, en prend effrontément à son aise avec notre liberté.

Certes, on peut s'entourer de quelques précautions, enquêter, interroger l'éditeur... Non, personne n'a vu l'auteur, qui "est né en 1972 en Catalogne", "vit à Rome", publie là son "premier roman"... On communique par téléphone, par courriel, par fax. Il y a un agent, ou des agents... La presse, généralement, aime rencontrer les auteurs - et les auteurs, généralement, aiment être rencontrés. Mais dès qu'ils refusent, se cachent, l'intérêt se retourne, et ça n'en devient que plus piquant. On aime aussi frémir devant les hypothèses autobiographiques. En l'espèce, assez vite, un bruit se répand, invérifiable, qui instille du mystère, aiguise la curiosité, participe aussi du jeu promotionnel : un auteur connu, maître en subterfuges, se cache sous ce pseudonyme. "L'écrivain est un fuyard qui rêve d'être rattrapé", décrète le signataire du livre. "Imaginez un instant que j'apparaisse !", lance-t-il aussi, comme par provocation.

Et si tout cela n'avait aucune importance ? Un livre est là, qui demande à être critiqué, jugé peut-être. En revendiquant cette liberté qui nous est disputée. Sans perdre de vue que ces interrogations, supputations et mystères sont des éléments du dispositif romanesque redoutablement intelligent dont Antoni Casas Ros, ou celui qui répond à ce nom, est à la fois le créateur et le rouage central.

 

Le narrateur, qui porte le même nom que l'auteur, qui a le même âge, a été victime, à 20 ans, d'un grave accident de la route. Antoni Casas Ros (le narrateur...) est défiguré. Sa compagne, Sandra, est morte. "Nous étions ivres, nous venions de fêter ma maîtrise de mathématiques. Lorsque je suis sorti du coma, une nouvelle vie a commencé. Une longue expérience de la solitude, tout cela à cause d'un cerf surgi de la forêt, les naseaux fumants !" Le cerf reviendra dans le cours du récit, émigrant peu à peu du réel au fantastique.

"Depuis quinze ans, personne ne m'a vu. Pour avoir une vie, il faut avoir un visage." Le cadre du roman est fixé, ou plutôt le programme pensé, maîtrisé - jusqu'à l'excès. De cette soustraction d'existence, le narrateur tisse, en cent cinquante pages fougueuses (avec quelques baisses d'intensité) une autre vie de papier, de cinéma, de formules mathématiques. Deux figures ambiguës font avancer le récit : une prostituée transsexuelle, Lisa, belle et voluptueuse, témoignant en son corps d'une utopique perfection ; et Pedro Almodovar, cinéaste qui conjugue l'harmonie et le chaos, et dont le "théorème" pourrait être : "Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l'horreur en beauté."

Le roman est placé sous l'invocation de Newton dont les considérations sur les corps, le vide et l'espace scandent les chapitres. Quant à l'épigraphe du livre, elle est du poète argentin Roberto Juarroz et dit justement : "Au centre du vide, il y a une autre fête." De sentences, l'auteur n'est pas avare. Certaines sont dans le ton sombrement romantique du roman : "Il n'y a pas d'équation possible du crépuscule." D'autres apparaissent plus convenues : "La chasteté est la prison de l'âme."

"Toute ma substance se trouve dans ce livre. Je n'ai pas d'histoire personnelle à raconter. Rien à dire sur Antoni Casas Ros." Il n'y a aucun inconvénient, en tant que lecteur, à entrer dans le jeu de l'auteur. "Se faire avoir" est même le signe que le roman est réussi. Ce n'est donc pas cela qui nous retient d'adhérer pleinement à ce singulier ouvrage, d'en être convaincu... Mais qu'est-ce alors ?


Patrick Kéchichian

Publié dans [aux Arts et caetera]

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