Mai 68 : et après ?

Publié le par caphi

[analyse] Les étudiants militants en 2008 : un engagement plus pragmatique que leurs aînés
(suivie d'un interview de Daniel Cohn-Bendit : "conquête des libertés en 68, conquête de sécurité aujourd'hui")
Le nouveau président de l'Unef Jean-Baptiste Prévost (D) et son prédécesseur Bruno Julliard le 8 décembre 2007 à Paris

Le nouveau président de l'Unef Jean-Baptiste Prévost (D) et son prédécesseur Bruno Julliard le 8 décembre 2007 à Paris

Quarante ans après, le militantisme étudiant s'autorise aujourd'hui un moindre loisir de rêver que son aîné de 68 et s'il revendique un engagement équivalent privilégie pragmatisme et réalisme dans les objectifs comme les formes d'actions.

"La jeunesse d'aujourd'hui a beaucoup changé par rapport à 68; ses conditions de vie, en particulier, se sont beaucoup dégradées; ses inquiétudes face à l'avenir - avec le chômage - sont plus grandes, ce qui explique des formes d'engagement plus matérielles", explique à l'AFP Jean-Baptiste Prévost, 23 ans, le président de l'Unef.

Le nouveau président de l'Unef Jean-Baptiste Prévost (D) et son prédécesseur Bruno Julliard le 8 décembre 2007 à Paris

Des étudiants exigeant le retrait du CPE bloquent l'entrée de l'université de Jussieu (Paris VI), le 8 mars 2006 à Paris

 

Le nouveau président de l'Unef Jean-Baptiste Prévost (D) et son prédécesseur Bruno Julliard le 8 décembre 2007 à Paris

Des étudiants de l'université Rennes II lors de la constestation de la loi Pécresse le 26 novembre 2007 à Rennes.

Ce syndicat centenaire, de gauche, est parmi les organisations étudiantes actuelles, le seul à avoir connu mai 68 - l'UNI, de droite et aujourd'hui proche de l'UMP, s'étant, elle, constituée juste après les événements, par réaction.

L'ex-président de l'Unef, Bruno Julliard, leader de la contestation contre le Contrat première embauche en mars 2006 renchérit: "la génération de 68 nous faisait remarquer qu'+eux au moins avaient des rêves, n'étaient pas matérialistes+. On veut nous donner des leçons alors que la société a changé, ce qui a des conséquences sur le contenu des luttes!"

"En mai 68, la jeunesse voulait se détacher du modèle de société issue de l'après-guerre. Aujourd'hui, la jeunesse veut plutôt que la société lui fasse une place et lui laisse sa chance", estime de son côté Thiébaut Weber, le président de la Fage.

Pour Michaël Delafosse, fondateur de l'Union nationale des lycéens (UNL) en 1994, aujourd'hui premier syndicat chez les lycéens, "l'insouciance que les jeunes pouvaient ressentir pendant les Trente Glorieuses n'est plus possible maintenant, ce serait du luxe, après la montée du racisme, de l'extrême-droite, de la précarité".

Ayant commencé à militer dès le lycée il résume: "J'ai plutôt l'impression d'avoir résisté que conquis. J'espère qu'un jour la génération de 20 ans pourra plus conquérir que résister."

Selon Jean-Philippe Legois, directeur du Centre d'archives sur les mouvements étudiants (CAARME), cela n'empêche pas "les engagements actuels d'être marqués par une profondeur politique peut-être tout aussi importante qu'à l'époque de Mai 68".

En témoigne par exemple la brève occupation de l'université de Tolbiac à Paris en mai 2007, par des étudiants de l'extrême gauche qui contestaient l'élection de Nicolas Sarkozy à la présidentielle, malgré une participation record des Français.

En revanche, selon le chercheur, "on s'engage de manière plus segmentée, par rapport à telle ou telle question: l'altermondialisme, contre la guerre en Irak", explique-t-il.

Jean-Baptiste Mougel, qui a été militant à la tête de la Fage entre 2001-2003 résume son engagement par cette formule: "avant, pour changer le monde, on lançait des pavés. Aujourd'hui, on achète une boîte de café équitable. D'ailleurs, son organisation, pourtant l'une des plus importantes, n'a jamais pris part à une mobilisation de type blocage d'université ou manifestations.

Selon une étude de l'Observatoire de la vie étudiante (OVE) en 2006 l'engagement étudiant se manifeste avant tout par une forte participation au tissu associatif: humanitaire, culturel, sportif, etc.

L'UNI ne se place dans aucune de ces problématiques: "notre engagement n'est pas de nous positionner dans une logique d'avancées/d'acquis, nous avons une vision plus large de la société. Nous sommes là pour soutenir les réformes mises en place" (par les gouvernements de droite), souligne Olivier Vial, l'un de ses responsables.

(source : AFP)

[interview] Cohn-Bendit: conquête des libertés en 68, conquête de sécurité aujourd'hui

Daniel Cohn-Bendit prend la parole lors de la grande manifestation du 13 mai 1968 à Paris
Daniel Cohn-Bendit prend la parole lors de la grande manifestation du 13 mai 1968 à Paris

Héros des événements de mai, Daniel Cohn-Bendit juge que sa génération "prométhéenne" partait "à la conquête des libertés", conquête qui s'est muée en celle "d'une sécurité", dans un monde qui fait peur.

Question: Pourquoi êtes-vous devenu l'incarnation de mai 68?

Réponse: "Ce n'est pas moi, c'est une image (NDLR: le fond d'écran de son portable est le célèbre portrait où il nargue un CRS). C'est du génie de la photographie. Cette photo symbolise l'insolence, l'envie de vivre de 68. J'ai une manière d'être au début qui, au-delà du contenu de ce que je disais, symbolisait le surréalisme des +Il est interdit d'interdire+ etc. La légèreté d'être, c'était moi..."

Q: Le symbole le plus fort de mai pour vous?

R: "L'image qu'il me reste de 68, c'est +Nous sommes tous des juifs allemands+. C'est un slogan et, au-delà, c'est cette manifestation où des centaines de milliers de personnes crient +Nous sommes tous des Juifs allemands+, qu'ils soient noirs, juifs, arabes ou catho, blancs, noirs jaunes ou gris... Pour moi, ça symbolise cet esprit de solidarité multi-racial et multi-tout de l'époque.

J'ai un sentiment de reconnaissance. Je suis très kitsch... Ca m'a fait pleurer... Vous êtes dans une société où vous avez l'impression d'être seul et tout d'un coup, +je ne suis pas seul+. Un sentiment de collectif."

Q: Quel est l'héritage de mai 68?

R: "Un héritage positif. En 1965, une femme mariée devait avoir l'autorisation de son mari pour ouvrir un compte en banque. Aujourd'hui, elle peut le faire sans autorisation. Aujourd'hui, même le catho le plus invertébré défend que la base de la démocratie, c'est l'autonomie et l'égalité des hommes et des femmes. Aujourd'hui, vous avez une acceptation de l'autonomie des enfants. Une accceptation de l'homosexualité, même si l'Eglise a encore ses problèmes - mais ça viendra. Une acceptation de la diversité des individus. Une idée des droits de l'homme et de la démocratie."

Q: Peut-on comparer 2008 et 1968?

R: "Il faut faire attention. La société d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celle d'il y a 40, 45 ans. Beaucoup plus ouverte, elle a d'autres problèmes. 68 ne connaissait ni le chômage, ni le Sida, ni la dégradation climatique, ni la perversité de la mondialisation.

Nous étions une génération prométhéenne. Nous disions +Le monde nous appartient, nous sommes à même de gérer notre vie et le monde autrement+. Aujourd'hui, le monde fait peur, c'est une société qui est angoissée, une société où on a un autre type de souffrance.

68 part à la conquête des libertés, de l'autonomie. Aujourd'hui, on veut partir à la conquête d'une sécurité. Comparer les deux époques me paraît fallacieux."

Q: Comment définir l'esprit de 68?

R: "L'esprit de 68 est une envie de liberté. c'est cela la matrice. C'était l'esprit de liberté, l'envie d'autonomie et d'indépendance."

Q: Ces foules qui buvaient vos paroles, le pouvoir ébranlé...Aviez-vous un sentiment de puissance?

R: "Non, plutôt un sentiment de jouissance. J'aime les foules -ce serait complètement idiot de le nier- mais ce n'est pas pour les envoûter. C'est une forme de dialogue, de défi avec elles..

Des tas de groupes politiques voulaient un pouvoir. Moi, j'étais libertaire, anar. Les léninistes voulaient diriger le mouvement. C'est la maladie de la direction. Ca continue jusqu'à aujourd'hui..."

Q: Nicolas Sarkozy dit que mai 68 a introduit le cynisme en politique...

R: "Cynisme? On était tout sauf cyniques. Peut-être contradictoires, peut-être crétins, tout sauf cyniques. Lui est absolument cynique. Quand il dit cela, il se regarde dans le miroir."

Propos recueillis par l'AFP (21/03/2008)

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