Sarkozy couché de force sur le divan

Publié le par caphi

Le pouvoir est depuis longtemps une source inépuisable pour qui s'intéresse à l'inconscient. Mais la personnalité de l'actuel président de la République déconcerte les spécialistes

S
ur le tableau noir, à côté du nom du président de la République, sont inscrits à la craie les mots "phallus", "puissance", "action". Et puis, quelques phrases dans ce jargon si typiquement lacanien : "Le n'en rien vouloir savoir", "Condamné à subir le laisser tomber dans l'amour". Dans la petite salle, une trentaine de personnes prennent des notes en jetant parfois un oeil sur le cahier de leur voisin pour être bien certain d'avoir compris. Debout, Hervé Hubert tient un séminaire de psychanalyse intitulé "Sarkozy, le symptôme. Lecture de l'inconscient".

Jusque-là, le psychiatre-psychanalyste lacanien s'installait tous les quinze jours dans les locaux de la très sérieuse université Paris-VII qui, aimablement, lui offrait l'asile. L'université lui a cependant récemment demandé de déménager. "Il y avait une confusion, dans l'esprit de beaucoup, sur ce séminaire, explique Paris-VII. Ce n'est pas un enseignement auquel nous apportons notre label, et Hervé Hubert ne fait pas partie de notre équipe." M. Hubert, spécialiste de la transsexualité, n'est pas un théoricien particulièrement reconnu ni un thérapeute particulièrement recherché.
Sur le fond, son séminaire est d'ailleurs plus médiocre que subversif. Basé essentiellement sur la lecture du livre de Nicolas Sarkozy, Témoignage (XO éditions) ainsi que sur la biographie de Catherine Nay, Un pouvoir nommé désir (éd. Grasset), il frôle parfois la psychologie de comptoir. "L'amour du citoyen qui lui fait défaut le renvoie à la privation d'amour paternel", explique ainsi Hervé Hubert en évoquant le "casse-toi pauvre con !" lancé par le président au Salon de l'agriculture ; ou "le remplacement de Cécilia par Carla est un marqueur de jouissance plus que d'amour", ou encore : "Ce qui fait vivre Sarkozy en politique, c'est son être."

L'assistance, composée d'étudiants en psychologie, de quelques psychanalystes et de curieux, évolue pour sa part entre la conviction que Nicolas Sarkozy présente "une personnalité pathologique, dangereuse" - lors de la première séance, Hervé Hubert faisait le rapprochement avec l'Allemagne de 1933 - et la volonté de comprendre comment l'élection du président est un "symptôme du malaise de la société".

Ce séminaire est pourtant l'un des signes de l'intérêt croissant du milieu psychanalytique pour le premier personnage de l'Etat et les controverses qu'il y suscite. Certes, le pouvoir est depuis longtemps une source inépuisable pour qui s'intéresse à l'inconscient. Sigmund Freud lui-même s'était attelé, avec le diplomate américain William Bullit, à une lecture psychanalytique de l'action, des discours et des conflits intérieurs du président des Etats-Unis Thomas Woodrow Wilson, qu'il considérait comme l'un des grands responsables du traité de Versailles, qui allait devenir l'une des causes de la seconde guerre mondiale.

Bien plus tard, lorsque le discours "psy" s'est généralisé en France, François Mitterrand, Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ont été des sujets d'étude à la fois pour les analystes et pour leurs éditeurs. Mais Nicolas Sarkozy est manifestement un cas à part. Un sujet de conversation dans les congrès spécialisés. "Un os à ronger", sourit le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Une tentation aussi de dérapages.

Car, au-delà de l'analyse de son discours ou de ses représentations, une petite partie du milieu psychiatrique s'est aussi mise à poser un diagnostic sur la personnalité du président. Avant même son élection, Serge Hefez, psychiatre intervenant abondamment dans les médias, l'avait ainsi qualifié de "pervers narcissique" dans Libération, le 12 mai 2007. Le 27 novembre, l'hebdomadaire Marianne titrait, en couverture, "Sarkozy est-il fou ?" Le 10 mars 2008, le psychiatre et psychanalyste Pierre Lembeye a publié Sarkozy, un président chez le psy (éd. Scali), dans lequel il qualifie carrément, dans un mélange de théories et de formules glanées dans les journaux, le chef de l'Etat de "psychopathe".

Ces interventions sont loin de faire l'unanimité dans les milieux psychiatriques et psychanalytiques. "Cela nuit à la psychanalyse, juge ainsi le psychanalyste Gérard Pommier, et, personnellement, je me garderais de poser un diagnostic. D'ailleurs, de façon plus générale, les positions politiques ne sont pas seulement déterminées par des positions psychiques. Même pour un cas aussi flagrant qu'Hitler : il paraît évident qu'il s'agit là d'un paranoïaque, mais peut-on réduire sa position et son action politique à sa seule psychose ?"

Le psychanalyste Ali Magoudi, qui réinventa pourtant, dix ans après sa mort, une psychanalyse imaginaire de François Mitterrand (Rendez-Vous, éd. Maren Sell), et s'y était à nouveau essayé, sous pseudonyme cette fois, sur Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal avant la présidentielle, est devenu plus prudent devant les débats qui agitent aujourd'hui son milieu professionnel. "Je ne veux rien dire sur le cas Sarkozy en tant que personne, ce serait de la psychanalyse mal appliquée, juge-t-il désormais. Mais on peut s'intéresser aux effets de son élection et de sa politique sur le corps social."

Le psychanalyste Jean-Pierre Winter, qui écrivit en 1995 Les Hommes politiques sur le divan (Calmann-Lévy), hésite pour sa part à rééditer l'expérience sur le président de la République, comme le lui demandait son éditeur. "Il y a un peu trop de précipitation, essentiellement d'ailleurs de la part des médias, juge-t-il, à se jeter sur une personnalité politique qui, il est vrai, a détruit l'ordre symbolique dans lequel nous vivions jusque-là la fonction présidentielle."

Le chef de l'Etat lui-même, parce qu'il appartient à cette génération post-soixante-huitarde qui a intégré la psychanalyse, même à son corps défendant, a cependant offert un matériau tentant. Aucun président n'avait évoqué à ce point son enfance, ses ruptures, ses conflits. "Qui, avant lui, avait ainsi mis en scène la façon dont il a réglé son oedipe en tuant ce père symbolique qu'était Jacques Chirac ?", note en souriant la psychanalyste Sophie Marinopoulos.

Les livres que Nicolas Sarkozy a écrits, ses interviews, ses discours offrent de nombreuses références à ses sentiments blessés. "Ce qui m'a façonné, c'est la somme des humiliations d'enfance", disait-il parfois aux journalistes, des années avant son élection. "A part d'un père, je ne manque de rien", a-t-il déclaré en 2005 à Marc-Olivier Fogiel qui le recevait dans une émission télévisée.

Mais Roland Gori, professeur de psychopathologie à Marseille, qui note le même intérêt des médias, mais aussi de ses confrères, pour une lecture plus "psychologisante" de l'action politique et du comportement du chef de l'Etat, y oppose la même réserve : "Plaquer un discours "psy" sur l'action de Nicolas Sarkozy participe de la dépolitisation actuelle. Et au fond, lorsque je lis les psychanalyses appliquées au président qu'osent certains psychanalystes, j'ai envie de les renvoyer à ce que le médecin allemand Wilhelm Fliess avait dit avec raison à Freud : "Celui qui cherche à lire dans les pensées d'autrui n'y lit que les siennes."" Il remarque cependant avec humour, lui aussi, comme de nombreux analystes, combien "Nicolas Sarkozy a envahi tous les discours, y compris celui des patients, au point que l'on se demande parfois si nous n'avons pas élu un sujet de conversation plus qu'un président".

Interrogés dans les congrès internationaux par leurs confrères, sollicités par les journaux, les psychanalystes français se trouvent donc confrontés à une difficulté que résume Sophie Marinopoulos : "Analyser la France sarkozyenne, son malaise et ses symptômes, sans succomber à la tentation d'une psychanalyse sauvage. Expliquer en quoi son élection est l'aboutissement d'une évolution sociale que nous notions depuis vingt ans, sans dériver vers une analyse de sa propre structure psychique. Puisque, jusqu'à plus ample informé, aucun d'entre nous ne l'a jamais eu comme patient, sur son divan."

Raphaëlle Bacqué

Article paru dans l'édition du Monde du 26.03.08.
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