[chronique] Les "testostérones" d'Hillary Clinton

Publié le par caphi

par Christian Salmon, écrivain

Après les doutes distillés par les conseillers d'Hillary Clinton sur l'expertise du candidat Obama en matière économique, sa capacité à affronter des crises sur le plan international, sa volonté de dépasser les clivages raciaux, et jusqu'à l'authenticité de ses discours sur le changement, taxés par Hillary Clinton de plagiat, la querelle byzantine sur le sexe des anges vient de connaître une surprenante actualisation. Non que les anges aient fait leur apparition en Indiana ou en Caroline du Nord.

Le dernier sujet de polémique lancé par le clan Clinton, c'est le sexe d'Obama ! L'ange Obama a-t-il un sexe ? Obamâle est-il plus ou moins "couillu" qu'Hillary, "une femme, nous disent ses plus fervents supporteurs, qui en a". Malgré sa vulgarité apparente l'affaire mérite toute notre attention. "Si elle lui donnait l'une de ses couilles, ils en auraient chacun deux", n'a pas craint d'affirmer à Newsweek James Carville, le célèbre stratège de la campagne de Bill Clinton en 1994. Si elle trahit un certain désarroi, l'attaque n'est pas aussi extravagante qu'il y paraît.

Dans l'Amérique de Bush, habituée aux postures martiales, l'élection se jouera peut-être sur "l'habitus" du candidat. Sera-t-il un guerrier ou un négociateur ? Un rêveur ou un macho ? Dans un meeting où était présente la sénatrice de New York, un dirigeant syndical a souligné sa "fortitude testiculaire", et un éditorialiste du New York Post est allé jusqu'à la déclarer victorieuse dans "la primaire des couilles". Une forme de compétition que même Lewis Carroll, auteur pourtant d'une mémorable "course au caucus", assez absurde en son genre, n'avait pas imaginé : "le caucus des couilles". "Qui est le moins macho des deux ?", se demande l'éditorialiste du New York Times Maureen Dowd. Et, dans The Guardian, Nicolaus Mills qualifie les deux primaires qui viennent de se dérouler en Indiana et Caroline du Nord de "primaires de testostérone".
Mike Easley, le gouverneur de Caroline du Nord - Etat nettement remporté par Barack Obama cette semaine -, a justifié son soutien à Hillary Clinton en la comparant à Rocky Balboa, le personnage de boxeur interprété par Sylvester Stallone : "Extrêmement tenace et dur au mal, il est célèbre pour combattre avec son coeur."

On sait que "sexe" et "genre" sont deux choses différentes. "Féminité" et "virilité", plutôt que des "caractères biologiques" propres au sexe, sont "des marqueurs" construits socialement. Mais on n'a peut-être pas assez souligné à quel point ces caractères sont devenus mobiles, nomades dans la vie politique et les campagnes électorales à l'ère de ce que Judith Butler a appelé "la politique du performatif" (Le Pouvoir des mots, éd. Amsterdam, 2004).

Comme le joueur de Second Life, l'homme politique doit créer son "avatar", lui attribuer un rôle, un look, une idéologie. Autant de rituels sociaux que le "performeur" politique, s'il veut avoir une chance d'être élu, doit accomplir. Devenir "la marque qui porte son nom", se comporter comme s'il était de "gauche" ou de "droite", "homme" ou "femme".

Les campagnes électorales sont devenues des "festivals de narration" au cours desquels s'affrontent des personnages plutôt que des idéologies et où l'élection sanctionne les performances d'un acteur-candidat, sa capacité à capter l'attention et à susciter l'émotion plutôt que ses compétences.

C'est plus difficile une fois au pouvoir. Car ce n'est pas l'élection qui fait le président, mais la performance. Il faut "faire" président. Se produire comme un président-avatar. "Regardez, ne cesse de dire Nicolas Sarkozy, comme je suis devenu différent. Comme je suis devenu sobre, discret, en un mot présidentiel."

Mais la performativité ne s'acquiert pas auprès de la reine d'Angleterre, peut-être à Washington mais à "K street", la rue des agences de communication politique et de lobbying. C'est une question de "régie" plutôt que de règne.

Dans les campagnes performatives modernes, les marqueurs idéologiques, culturels, raciaux ou sexuels sont devenus interchangeables. Ils se déplacent au gré des performances de ceux qui les choisissent. Lors de la présidentielle en France, chaque camp a emprunté à l'autre des éléments de sa mythologie. La droite a pris Jaurès, la valeur travail, le changement... La gauche, la nation, l'ordre, la sécurité...

Aux Etats-Unis, on a pu constater entre les deux candidats démocrates une certaine inversion des "pôles" sexuels. La candidate jouant sur les signes de la virilité, voire du machisme : l'expertise, la compétence, l'expérience, l'endurance, la rationalité. Le candidat produisant des signes plutôt associés au pôle "féminin" : le charisme voire le charme, la capacité à séduire, les valeurs du dialogue et du compromis plutôt que celles de l'affrontement, la promesse d'un changement plutôt que les acquis de l'expérience, l'espérance plutôt que l'expertise, l'élégance plutôt que l'endurance et, comme le lui a reproché Hillary, le lyrisme des campagnes plutôt que la prose du bon gouvernement.

Les primaires démocrates évoquent à bien des égards la fable de Schéhérazade, avec Obama dans le rôle de l'épouse qui repousse l'échéance d'une nuit à l'autre en racontant des histoires, et Hillary dans celui du roi pressé d'en finir.

Obama, "la conteuse", va-t-elle triompher de la résolution de King Clinton ? C'est ce que nous verrons au prochain épisode.

Article paru dans l'édition du Monde du 10.05.08.

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fares 10/05/2008 12:19

j'adhére à votre analse. Je vous signale qu'avec cette campagne électorale il est clair que ces thémes annoncent ce que seront bientot les camagnes dans les uatres démocrtaie ou de leurs "clones".plus de gauche plus de droitte plus de classes sociales; qui en a et qui n'en a pas oila la devise du combat démocratique mondialisé!! il faut effectivement en avoir pour mener et justifier des politiques impériales (irak ou tchétchenie)