[analyse] Dans la cave de l'ogre Fritzl

Publié le par caphi

par Serge Hefez

L
’ogre nouveau a surgi des fins fonds de l’Autriche. Il s’appelle Josef Fritzl.
Une photographie dévoilant les yeux verts glacés de serpent, le sourire dominateur et la fine moustache a fait le tour du monde.

Chacun se raconte en frissonnant à sa manière les détails du scénario abominable : viols, incestes, séquestrations, enfants de l’ombre, enfants martyrs, nouveaux-nés abandonnés ou dévorés par les flammes, et puis ce temps qui n’en finit pas de s’écouler, vingt-quatre ans ! Et puis tous les autres, à commencer par une mère, qui ne voient rien, qui n’entendent rien, qui vivent avec sous leurs pieds un univers parallèle dans lequel se déchaînent, en deçà de toute Loi ou de toute morale, les fantasmes les plus abominables…
Comment est-ce possible, comment peut-on, comment a-t-il pu ? Avons-nous basculé à pieds joints dans l’univers de l’impensable, de l’innommable, de l’irreprésentable ?

Et pourtant.
Un roman rencontre aujourd’hui un succès hors du commun. Il s’appelle Millénium et, malgré ses trois volumes et ses deux mille pages, il est en passe de battre tous les records des ventes dans la plupart des pays du monde. Sans vouloir en révéler l’intrigue pour les quelques lecteurs qui auraient encore échappé à ce raz-de-marée, il conjugue tous les ingrédients du drame d’Amstetten : famille suédoise dominée par un tyran sexuellement déséquilibré, séquestrations dans une cave sous la propriété familiale, viols, incestes, disparitions et tortures en tout genre dans un contexte de passé aux relents nazis.

Et pourtant.
Un autre roman, considérable, Les Bienveillantes, remporte il y a peu tous les prix littéraires. Il dissèque sur huit cents pages l’âme d’un homme qui s’enfonce toujours plus loin dans l’horreur de l’Allemagne hitlérienne, témoin et acteur du vertige de la toute-puissance, de la toute jouissance et de la domination.

Et pourtant.
Un homme, Autrichien lui aussi, a révolutionné le monde, en dévoilant en chaque être humain un monde parallèle peuplé de désirs incestueux, de fantasmes sexuels les plus étranges, de fantasmes d’emprise les plus monstrueux. Les animaux n’ont inventé ni les sex-shops, ni les chambres à gaz. Freud situe les fondements mythologiques de l’humanité dans la «horde primitive» placée sous le pouvoir du Père tyrannique tout puissant qui possède toutes les femmes du clan, à commencer par ses propres filles. La civilisation advient lorsque les fils se révoltent et assassinent le père incestueux. Il dévoile à travers ce mythe les fantasmes masculins les plus archaïques (et les femmes hébergent comme les hommes des fantasmes masculins, mais souvent dans une moindre mesure…)

Alors bien sûr, il y a sur terre des ogres, des fous et des bourreaux, et d’autres pour qui la compassion, le souci d’autrui ou le respect ont un sens.
Fritzl est un monstre qui mérite l’enfermement à vie et fait même envisager à certains la réhabilitation de la peine de mort. Le qualifier de fou, le reléguer dans un univers parallèle, le faire disparaître ne suffirait cependant pas à effacer cette abomination.
La passion Millénium a du sens. À travers celui qui a franchi toutes les barrières, c’est notre humanité que nous ne finissons pas d’interroger.
L’univers clos de la cave d’Amstetten nous fascine car il est à la mesure de cet inconscient qui se déchaîne. Il nous terrorise par ce qu’il dévoile. Il remplit d’horreur car l’humanité consiste à lutter contre la barbarie, pas seulement contre l’autre, mais aussi à l’intérieur de nous. Et cette lutte-là est quotidienne…

• Serge Hefez •

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