[chronique] Vers la justice foraine ou «le Dernier Bug du juge Fenêtre»

Publié le par caphi

Madame la ministre de la Justice fait son cinéma. Entre une soirée mondaine chez Dior avec la France d’en haut de la finance et la montée des marches du dîner de gala offert par G.W., Bush elle scénarise les audiences foraines pour la France des provinces d’en bas qu’elle commence à observer en candidate du VIIe arrondissement.
Je conseille donc à tous les Français dont le tribunal de proximité sera supprimé de passer deux heures auprès du Juge Feng dont le 7e (art) déroule les audiences en déplacements. On imagine que la ministre a dû copier cet idéal de justice chinoise lors de premières cinématographiques qui semblent plus l’intéresser que la concertation avec les élus de la nation et les professionnels qu’elle snobe.

La justice foraine, entre justice de foire et justice TGV, voilà donc l’avenir judiciaire qui nous est promis. C’est oublier que la justice se matérialise dans des lieux et dans un symbolique.

Les élus qui parlent de «leur tribunal» que l’on supprime l’on bien compris.  Si l’on souhaite rapprocher la justice des citoyens pour qu’ils se l’approprient, il ne faut pas l’éloigner d’eux il faut au contraire les faire participer à l’œuvre de justice. Il fallait au contraire renforcer les tribunaux d’instance.

Avec la justice foraine, le juge deviendra le missi dominici itinérant des lois votées par le parlement qu’il appliquera lors d’un séjour éclair aux populations concernées en tapant sur son ordinateur.
La loi centrale tombera sur le peuple des cantons lors des audiences foraines, puis disparaîtra jusqu’au lundi mensuel de foire judiciaire suivant.
Quelle meilleure façon de faire détester la loi que de la faire appliquer par des juges fantômes sans racines dans la population et errant sans tribunal?

A éloigner la justice des citoyens c’est la loi et donc la démocratie que l’on éloigne des électeurs citoyens. De la proximité avec celui qui juge naît la légitimité de l’acte de juger.
Eloignement et automaticité déshumanisent l’application de la loi qui devient étrangère à ceux qui elle doit s’appliquer. Le processus d’identification du citoyen à sa justice, seule façon de la rendre légitime, passe par sa permanence dans des lieux identifiés.

Mais, puisque depuis les élections présidentielles, la justice chinoise est la mode en France, je souhaite rappeler que la Chine a, dans une de ses provinces, testé le jugement automatique par ordinateur. Après les peines planchers automatiques, la peine automatisée voilà un bel exemple de rupture avec cette justice trop humaine qui dérange tant.

La France va donc pouvoir passer directement à la troisième dimension judiciaire : le jugement automatique, informatisé, numérisé, compressé. Les juges ne  ressembleront plus à des «petits pois» selon les mots du Président de la République, mais à des écrans plats à l’humanité binaire.
Les jugements seront codés en : bon-méchant .. bon-méchant .. bon-méchant.. On ne parlera plus des règles processuelles mais des règles de processeurs «double core» faute d’avoir simplement un cœur.
Le juge informatique, robot de la loi, n’aura pas ces doutes et ces angoisses qui vous pourrissent vos sondages d’efficacité.

Si quelque réalisateur me lit je lui suggère un nouveau titre de film «le Dernier Bug du juge Fenêtre». En anglais ce serait encore plus percutant «The Last Bug of judge Windows».
L’histoire d’un ordinateur qui commet une erreur judiciaire.
Ne reste plus qu’à acheter les logiciels, les ordinateurs de justice pourront alors utilement être installés dans les audiences foraines sur un tréteau. Les justiciables savent déjà très bien prendre un billet SNCF sur une borne automatique, ils seront parfaitement capables de prendre un jugement selon la même procédure.

• Dominique Barella •
(Ancien juge d’instance remplacé par un micro-processeur plus performant)

source : Ça balance : le blog de Dominique Barella, magistrat.

Publié dans [reportages]

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