Etre visible pour exister

Publié le par caphi

Fabienne Jouvet, 47 ans, est une mère de famille de cinq enfants, dont trois à la maison, qui se bat contre la pauvreté. Ancienne secrétaire commerciale, reconnue invalide à 100 % à la suite d'un accident de travail, elle a créé, il y a quelques années, un "réseau de résistance contre la misère" : les Sans-Rien. "Car quand on n'a plus de travail, dit-elle (dans La Croix du 9 juin), on n'existe plus socialement."

Les Sans-Rien, façon sans-culottes, ont entamé, lundi 9 juin à Bordeaux, un "tour de France" d'une douzaine de grandes villes pour sensibiliser à une chose simple : leur existence. Qui sont-ils ? Qui veulent-ils représenter ? Des précaires, des malades, des handicapés, des retraités. Des hommes ou des femmes seuls, qui ne joignent plus les deux bouts. Des individus "par défaut", dirait le sociologue Robert Castel, à qui il manque les outils pour accéder à un minimum d'indépendance, d'autonomie, de reconnaissance sociale - les attributs positifs que l'on reconnaît généralement aux individus dans les sociétés contemporaines.

Ils sont donc une "tribu", énonce leur site Internet (www.sansrien.net) où s'accrochent une rage certaine et leurs revendications : être reconnu comme citoyen, respecté dans sa dignité, refuser d'être infantilisés et humiliés. Ce qui signifie concrètement de pouvoir bien se nourrir, avoir des vêtements corrects et "le smic pour toute personne qui ne serait pas en état de travailler".

Les Sans-Rien ont encore trouvé un autre nom pour l'occasion : "les invisibles en marche". Et dans la recherche de ce qui pouvait les caractériser, ils se sont naturellement mis en quête de l'une des toutes premières clés de l'insertion sociale : la visibilité.

C'est une notion bien moderne, la visibilité. Un passe pour exister. Pas une réflexion ou une action menée qui ne s'accompagne du souci de la nécessité d'être rendu visible. Pas un politique qui ne s'en soucie jusqu'à l'obsession. Pas une pratique sociale qui échappe aux exigences de l'hypermédiatisation permanente.

Organisé, entre autres, sous les auspices de l'Association internationale de sociologie, autour de Nicole Aubert, un récent colloque, à Paris, en a dressé le constat. Les sociétés contemporaines se déploient sous le sceau d'une injonction permanente à la visibilité. En tout domaine, que ce soit dans les sphères publique ou privée. Au XIXe siècle, il fallait taire l'intime. Aujourd'hui, il faut l'exposer pour exister sous peine d'être relégué à l'invisible - ce trou noir qui, sous les coups de butoir du visible, se voit disqualifié, tenu pour négligeable, tout juste bon, si l'on peut dire, à signifier l'insignifiant, l'inexistant.

Depuis les années 1990, les technologies de communication poussent à une production et une diffusion continue de soi. C'est frappant, bien sûr, sur le Net. La teneur de cette visibilité a cependant sensiblement changé. Elle ne renvoie plus tant à ce que l'individu fait, mais à ce qu'il montre de lui, ce qui le réduit peu à peu à ses seules apparences. Et c'est toute la transformation d'un monde autrefois vécu et décrypté par les mots, la parole, les textes - un monde plus "lisible" que visible -, qui plonge dans le voir, l'être vu, souvent surabondant, ce qui peut lui faire perdre d'ailleurs, parfois, toute signification.

"Il faut qu'on nous voie", énonce donc Fabienne Jouvet, espérant accéder à ce monde du visible. Pour pouvoir témoigner que certains sans-rien luttent et ne baissent pas les bras. Qu'ils sont des briseurs de fatalité. Cela passe logiquement par l'image : "Nous avons besoin de témoignages pour donner une autre image de nous, une image de gens combatifs et courageux."

Jean-Michel Dumay

Article paru dans l'édition du Monde du 15.06.08.

Courriel : dumay@lemonde.fr
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