[livre] "Mari et femme" de Régis de Sá Moreira

Publié le par caphi

Un couple en pleine rupture se réveille un matin, chacun dans le corps de l'autre. La surprise passée, une exploration intime sans précédent commence pour lui en elle et elle en lui. Cet événement fantastique plonge le lecteur autant que le couple dans une nouvelle vie qu'ils sont forcés d'apprivoiser. Le vertige de soi et de l'autre, vertige des pronoms et des mots, se poursuit ainsi au gré de leur vie quotidienne, qu'il transfigure. Sans doute fallait-il cela pour recommencer à prêter attention à l'autre et à soi, pouvoir s'aimer de nouveau.

Un livre magique, qui donne envie de retomber amoureux de ceux qu'on aime déjà, donc si mal. Une magnifique épure, qui inscrit loin en nous la trajectoire des âmes...

Lire Régis de Sa Moreira, c'est aller de surprise en surprise. Hors de toute mode, il poursuit un chemin d'écriture d'une originalité totale, fait de poésie et de merveilleux. Le sens du désespoir, la magie du style et l'humanité qui imprègnent ses livres, lui confèrent une place unique dans la littérature française contemporaine. [Fluctuat.net]

Critique

Couple d’intervertis
Préférence. Le mari dans le corps de la femme et la femme dans le corps du mari. Régis de Sá Moreira invente le couple où l’on se met à la place de l’autre.


C
’est l’histoire d’un couple qui ne s’aime plus. Avant, ils ne faisaient qu’un, maintenant, ils sont à nouveau deux. Peut-être que l’un a dit à l’autre : «Tu pourrais te mettre à ma place.» Ce qui est sûr, c’est que le livre commence comme ça. Un laid matin (un lundi), le héros se réveille à la place de sa femme, dans son corps. Il est un peu étonné d’abord, découvrant les cheveux de celle-ci sous sa joue alors qu’ils font chambre à part. Puis il ne trouve plus son pénis. Il a changé d’enveloppe. Pour faire bonne mesure, son épouse se lève dans son corps à lui. Ils crient, n’y croient pas, d’autant qu’ils avaient décidé de rompre durant le week-end : «Tu es elle et elle est toi. Pour une séparation, c’est raté.»

Glissement. On pense à Will Self pour le comique transgenre (Vice-versa), à Régis Jauffret pour les envies de meurtre en couple et la narration à la deuxième personne, au cubisme en général pour le double point de vue qui offre plein de phrases marrantes, du genre «ta femme gratte ta barbe» ou «tu marches dans le couloir avec ses seins à l’air». On pense aussi à Régis de Sá Moreira, puisque cet échange de corps était déjà arrivé dans Pas de temps à perdre, son premier roman, et que le glissement logique est un de ses tours favoris : où l’on se rend par exemple compte que tromper sa femme en étant dans son corps revient du coup un peu à se tromper soi-même. C’est que ce quatrième roman explore la belle spécularité du couple, où «toi» et «moi» ont beau être passés de l’autre côté du miroir, celui-ci n’a pas pour autant disparu : «Tu te retrouves seul dans l’ascenseur, tu t’approches de ton reflet, tu te colles à ta femme, sa bouche contre sa bouche, ses seins contre ses seins, son sexe contre son sexe.» Désir et frustration sont mis en scène et à mal par le procédé carnavalesque.

L’épreuve de l’altérité physique se double en outre d’un coup de Jarnac psychologique. «Tu» est écrivain sans inspiration et «ta femme» éditrice d’un auteur de best-seller. Comme c’est elle qui fait bouillir la marmite et que c’est à présent lui qui est dans son corps, elle lui demande d’aller à son travail. Notre héros se retrouve donc face à son rival heureux, écrivain à succès qu’il déteste d’emblée. Cela nous vaut quelques bonnes pages sur la souveraineté de l’écriture, comme cette liste des choses qui empêchent le héros d’écrire : «Vous n’avez plus Internet chez vous depuis que tu as sauté à pieds joints sur votre modem parce que Internet t’empêchait d’écrire. C’était après avoir descendu votre télévision à la cave parce que la télévision t’empêchait d’écrire.» S’en suivent le téléphone portable, l’ordinateur, la bibliothèque qui finit dans la baignoire, jusqu’à la seule solution, qui consiste finalement à «arrêter d’écrire parce que écrire t’empêchait d’écrire».

Malgré son côté «rechercher & remplacer» («ton» par «son», etc.), Mari et femme n’est pas qu’une performance stylistique jouissive. C’est surtout une fiction qui marche, où l’impossible devient probable et dans laquelle on s’installe mieux que dans la plupart des réalismes exsangues de la rentrée. Quelques philosophes chagrins auront cependant bondi sur l’hypothèse de base du récit. Parce qu’il a échangé les corps de ses personnages, Sá Moreira se croit autorisé à en déduire que «tu es elle et elle est toi». On sait que ce n’est pas si simple. Il le sait aussi.

Bonheur.Pour tester la différence entre corps et esprit, tête et jambes, l’auteur se lance dans de véritables expériences de labo romanesques. Ainsi le mari prend-il un malin plaisir à gaver le corps de sa femme de viande et de nicotine, elle qui est végétarienne et non fumeur. La femme fait faire du sport au corps de son mari. Il n’y a pas mort d’homme, ni de femme.

Arrive aussi la célèbre question dite de la «jouissance de l’autre», à savoir qu’on n’a aucune idée de ce à quoi peut ressembler l’orgasme de l’autre sexe. Comme c’est une fiction et que Sá Moreiran’a pas vraiment habité un corps féminin, on rigole plus qu’on n’apprend de trucs. Dans l’ensemble, les résultats de Mari et femme sont que l’existence précède l’essence. Qu’on ne naît pas sa femme, on le devient. Et que le genre n’est pas attaché au sexe (la preuve, le chat du héros continue à le reconnaître sous son emballage féminin). L’un dans l’autre, mari et femme chemineront, après s’être affrontés, vers un bonheur tranquille où, comme le dit le psy de «ta femme», si «ça va»,«c’est le principal».

ÉRIC LORET, Libération, jeudi 28 août 2008

> Mari et femme de Régis de Sá Moreira - Au diable vauvert, 182 pp., 15 euros

Publié dans [aux Arts et caetera]

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