Du bon usage de l'anxiété

Publié le par caphi

Chronique de  Roger-Pol Droit

Vous avez vu les nouvelles, ces derniers temps ? Pas de doute : les vacances sont finies. Les Français ont le moral qui chute encore : l'Insee le soulignait en juillet, un sondage IFOP pour Ouest-France le confirme fin août. La facture de l'énergie grimpe, l'inflation menace, l'expansion stagne, le pouvoir d'achat s'essouffle... difficile de voir l'avenir en rose ! Et si l'on jette un coup d'oeil au reste du monde, ce ne sont pas non plus les motifs d'anxiété qui manquent.

En quelques jours, au fil des dépêches, la Corée du Nord menace de réactiver son programme nucléaire, les talibans prouvent une fois encore qu'ils tuent en Afghanistan, le président Musharraf démissionne et fragilise le Pakistan, les Russes en Géorgie se lancent dans un bras de fer avec une Europe sans puissance et des Etats-Unis sans voix. On parle de risques de guerre froide, ou plus encore. Rien de bon, en tout cas.

Face à ces tensions qui montent, personne ne songe plus à allumer tranquillement une cigarette pour se détendre. En plus des goudrons, de la nicotine et du cyanure habituels, voilà qu'on révèle, ce mois-ci, la présence dans le tabac de polonium 210, la même substance radioactive et cancérigène qui, à haute dose, a servi à assassiner Alexandre Litvinenko, à Londres, en novembre 2006. En effet, les engrais utilisés pour accroître les récoltes de tabac sont fabriqués avec des terres phosphatées contenant naturellement du polonium qui se retrouve dans les feuilles, puis les cigarettes, puis la fumée et rend finalement radioactifs les poumons. Monique Muggli, une chercheuse américaine, vient d'établir que cette situation dure depuis quarante ans. Les grandes compagnies, informées, auraient organisé le silence.

Vous vous sentez toujours tranquille ? Il faut pourtant cesser de croire, une fois pour toutes, les dangers lointains et les risques mineurs. Les ouragans se multiplient, les périls aussi. Les infos vous le répètent : tout tue, à présent. Impossible de se fier à quoi que ce soit. Pas de bruyants massacres. Plutôt des hécatombes en silence, à la maison, mine de rien. On se souvient de l'amiante... Ce n'était qu'un début. Désormais, les risques mortels sont partout. L'eau du robinet, l'air de la rue, les fruits du marché, les produits pour nettoyer, les déodorants, la peinture, tout menace ! Et si vous survivez aux produits domestiques et au contenu du frigo, eh bien, les voisins ne vous rateront pas. Car la violence augmente, les agressions foisonnent, les armes blanches font fureur.

Heureusement, dans un magazine, une journaliste de télévision présente sa prochaine émission d'info : "Surtout rien d'anxiogène !", dit-elle. Voilà du travail en perspective. Car réellement informer, dans le monde tel qu'il est, sans inquiéter en même temps, n'est-ce pas mission impossible ? Ou bien on distrait, on amuse, on divertit, on évite de braquer le projecteur sur la misère du monde, on tait pour un moment dangers, conflits et terreurs. Ou bien on informe, donc on inquiète. Certes, on peut toujours choisir les dépêches rassurantes, souligner que les Français ont meilleur moral pour la sécurité, ou qu'on dénombre sur Terre 500 millions de pauvres en moins qu'il y a une vingtaine d'années.

Faut-il alors rouvrir le vieux débat pessimisme-optimisme ? Pour broyer du noir en philosophe, devrait-on réveiller Schopenhauer, qui écrase les illusions en osant écrire : "Aujourd'hui est mauvais, et chaque jour plus mauvais, jusqu'à ce que le pire arrive" ? Pour considérer l'univers sous un jour clair, va-t-on mobiliser Leibniz, qui suppose que ce monde est le moins mauvais de tous ceux qui peuvent exister ? Faudrait-il aller chercher Spinoza, qui coupe court aux jérémiades en décrétant : "Par perfection et par réalité, j'entends la même chose" ? Ces grandes disputes sont interminables et sans résultat tangible.

Ce que nous cherchons est bien plus modeste, mais pas nécessairement plus facile : comment s'inquiéter de l'état du monde sans pour autant céder à la panique ? Il est toujours commode - et tentant - de s'affoler sans mesure, de démultiplier les angoisses et de rejouer l'apocalypse. Beaucoup ne s'en privent pas. Symétriquement, il est tentant - et commode - de fermer le poste, d'aller à la pêche et de s'efforcer de penser à autre chose. Ce sont là deux ratages, deux manières de céder en fin de compte à l'anxiété - en s'y noyant, en la fuyant.

Ce qu'il faut parvenir à trouver, c'est le moyen d'aller et venir de l'angoisse à l'oubli. Impossible de rester indéfiniment ni d'un côté ni de l'autre. Nul ne peut avoir - 24 heures sur 24, 365 jours par an - le bruit du monde en tête. A l'inverse, qui ne sortirait jamais d'une bulle isolante et ouatée ne vivrait pas vraiment. Il faut donc apprendre à faire alterner regard sur les horreurs et fermeture des rideaux. Tantôt s'inclure, tantôt s'abstraire. Ici les affres du présent, et là la douce inconscience. En passant sans cesse d'un pôle à l'autre.

L'extrême difficulté de cet exercice quotidien, c'est qu'il suppose un contrôle de l'angoisse. Il conviendrait somme toute de parvenir à s'inquiéter à bon escient, pour agir contre tout ce qui menace l'humanité aujourd'hui, et de se rasséréner à la demande, pour ne pas mourir fou. L'anxiété n'étant pas ce qui est le plus aisément en notre pouvoir, la tâche est à l'évidence malaisée. On peut au moins s'efforcer d'y tendre continûment. Car cette marche sur un fil est ce qu'exige notre époque, plus que toute autre. Pour s'en convaincre, il suffit de voir les nouvelles.

Roger-Pol Droit

Article paru dans l'édition du Monde du 05.09.08.

Commenter cet article