[chronique] L'instinct de vie

Publié le par caphi

Ce sont les aléas de la mémoire et de la nostalgie : nous allons cette semaine commencer à célébrer le 100e anniversaire de la naissance de Françoise Dolto, née le 6 novembre 1908, et découvrir au cinéma Vincent Cassel dans le rôle de Jacques Mesrine. Curieuse rencontre entre celui qui donnait la mort et celle qui savait redonner la vie...
par
Laurent Greilsamer

C'étaient les années 1970, les années Giscard. Mesrine incarnait alors l'ennemi public numéro 1, l'éternel bandit de grand chemin. Le malfaiteur toujours en cavale, le professionnel du hold-up. Mais ce n'était pas tant son curriculum vitae qui retenait l'attention, à l'époque, que sa capacité à occuper l'espace. Mesrine possédait le don de la mise en scène et de la médiatisation. Dans un box de cour d'assises, il éclipsait naturellement les victimes. Même à l'ombre, il prenait la lumière.

Cette grande gueule n'avait pas besoin d'un avocat, ni d'un procureur, ni d'un président. Durant les audiences, il faisait les demandes et les réponses. Il assurait le spectacle. Les hommes en robe assuraient le décor. Il était rompu à l'art de déstabiliser la partie adverse. Toute accusation à son encontre était sur-le-champ retournée comme un gant et jetée à terre. Coupable ? Ce mot n'existait pas dans son vocabulaire. Culpabilité ? Il en riait.

Bloc d'intelligence et de violence, Jacques Mesrine savait voler, manier les armes, se grimer, endurer la prison, s'évader, survivre, se planquer. Il savait aussi écrire. En 1977, il publia ses Mémoires, L'Instinct de mort. On découvrit en le lisant qu'il savait aussi tuer avec cruauté, se délecter de la souffrance des autres.

Au même moment, l'une des pionnières des psychanalyses d'enfants, Françoise Dolto, commençait une série d'émissions sur France Inter avec le jeune Jacques Pradel. Cela s'appelait "Lorsque l'enfant paraît", un titre qui résumait bien le propos. Les parents, en écoutant cette savante qui parlait le français de tous les jours, découvraient avec étonnement et ravissement que les enfants sont des êtres humains à part entière, capables de tout comprendre à défaut de pouvoir le formuler. Il fallait donc leur parler, tout leur dire. Et l'on voyait ainsi dans la rue des pères et des mères murmurer à l'oreille de leurs tout petits...

C'était une révolution. Françoise Dolto (Le Monde lui consacrera un cahier de quatre pages dans son numéro daté 22 octobre) devint la plus populaire des psychanalystes et la grand-mère symbolique des jeunes couples en quête de conseils. Ses paroles devinrent des oracles, ses mots, des mots de passe. La France se mit à parler le Dolto sans peine, parachevant la libération mentale commencée en Mai 68.

Elle était une bonne fée en ces années de rupture. Et l'on s'aperçoit, avec le recul, à quel point elle était nécessaire. Valéry Giscard d'Estaing avait tenu, dès 1974, à ce que l'âge de la majorité passe de 21 ans à 18 ans. Son premier ministre, Jacques Chirac, avait demandé à Simone Veil, ministre de la santé, de faire inscrire dans la loi le droit à l'avortement. Jacques Mesrine pouvait bien toréer avec la mort, Françoise Dolto s'engageait totalement pour que les enfants vivent mieux. C'était dans sa nature. Sa vocation. En souvenir d'une enfance compliquée.

Jusqu'à la fin de sa propre vie, elle prit au téléphone des malades et elle conseilla, écouta au-delà de toute patience. Quelques heures avant de mourir, raconte Violaine de Montclos dans Le Point, elle prit un dernier appel et ne put trouver la force de répondre. Elle souffla : "Je suis en train de mourir, madame." Ce à quoi son interlocutrice rétorqua : "Nous avons tous nos petits soucis..."


Courriel : greilsamer@lemonde.fr.

Publié dans [reportages]

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