Grandeur et petites misères du métier de journaliste

Publié le par caphi

Il y a 37.000 journalistes professionnels en France. Pour tous, les fondamentaux de la profession sont les mêmes. Mais d’un média à l’autre, selon sa thématique, sa cible et sa périodicité, il y a des différences. Ce qui explique peut-être la difficulté de la profession à parler d’une seule voix des évolutions en cours. Nous vous proposons une exploration de ce qui se passe en radio avec le témoignage de Frédéric Bourgade, reporter radio et auteur de l’ouvrage, L’Info radio, recto verso aux éditions l’Harmattan.
par bourgade, Mediapart, 21 oct 2008

Depuis vingt cinq ans que je suis journaliste, j’ai vu monter à la fois l’admiration et le rejet pour notre métier. De plus en plus de jeunes gens, souvent très critiques sur la manière de faire l’information, souhaitent en effet devenir journalistes. Ils sont dans l’admiration parce qu’ils se rêvent grands reporters et que chacun s’accorde, malgré tout, à reconnaître notre utilité sociale.

Sans les journalistes qui travaillent cette matière informe que sont les faits pour leur donner du sens et une forme, il n’y aurait pas de diffusion massive de cette connaissance du réel nécessaire à tout citoyen désireux de jouer pleinement son rôle. Le rejet des citoyens est lui lié aux tendances lourdes de notre métier parmi lesquels on peut citer : l’effet de focalisation, le mimétisme, le conformisme ambiant, la starisation de certains confrères et les dérives qui sont aussi bien le bidonnage que les erreurs de bonne ou de mauvaises foi. Les deux n’étant cependant pas à mettre sur le même plan.

En effet, au quotidien, ce métier est un casse tête. Tous les jours, je dois décider ce qui va faire actualité selon des critères qui confèrent aux faits retenus une valeur plus ou moins grande. Tous les jours, je dois décider de la manière dont je vais rendre compte d’une situation. Tous les jours, je dois m’adapter aux contraintes spécifiques de mon média, en l’occurrence, la radio. Ses contraintes sont multiples. Il y a d’abord sa nature. Je travaille dans une radio de flux d’informations générales qui diffuse 24 sur 24 des reportages, des interview, des sons, des chroniques etc. La rapidité de production est donc un élément majeur.

Quand à 9 H du matin, mon rédacteur en chef, avec qui j’ai négocié mon sujet et son angle d’attaque, me commande le reportage pour 13 heures, il faut que je travaille vite et bien. Je dois d’abord posséder ou acquérir une connaissance minimale du sujet pour l’aborder, donc posséder de bons relais ou une bonne documentation. Pour obtenir un bon matériaux, il faut en effet ce qu’on appelle une culture des évènements et des situations, une culture générale.

Je dois ensuite trouver au plus vite les bons interlocuteurs pour me déplacer et aller les enregistrer, je dois les inciter à se rendre disponibles malgré leurs activités propres, je dois multiplier mes sources pour éclairer ma connaissance du sujet, je dois enfin revenir à la radio faire le montage, c’est-à-dire sélectionner les passages significatifs ou illustratifs de mon propos que je dois également rédiger et enregistrer

Enfin, je dois également peser mes mots pour être bien compris des auditeurs et ne pas me décrédibiliser sur le plan professionnel, humain et politique. Ce qui m’importe est que mon auditeur ait confiance dans la qualité de l’information que je lui fournis, surtout si elle lui déplait. Car souvent, en ce cas, il va, pour expliquer son rejet, tenter de me situer à droite ou à gauche de l’échiquier politique

En fait, tous les jours, je suis sous pression, sous tension, et je dois arbitrer des situations plus ou moins complexes à maîtriser.

Cette réalité n’est pas nouvelle mais elle est aujourd’hui accentuée par la multiplication des médias. Quand il y a avait quatre radios nationales - RMC, Inter, Europe 1 et RTL - la concurrence était limitée et le rythme de production plus lent. Aujourd’hui, la concurrence est multiforme et le rythme s‘est accéléré avec les radios d‘information permanente comme France Info ou BFM. Il existe en effet 1.500 radios en France dont une foultitude de radio musicale. Souvent, elle réécrive une dépêche AFP et donne l’information sans y ajouter la plus value d’aucun travail de terrain.

Beaucoup ne vérifient d’ailleurs pas l’information comme si l’AFP était infaillible. Ces médias font en général de l’information en bref. Il y a aussi la presse écrite dont le réseau de correspondants est plus dense que n’importe quel autre média, ce qui explique son enracinement et le fait que les correspondants des médias nationaux y puissent des sujets. Il y a la télévision dont la force est l’audience et l’évidence de la chose vue. Il y a enfin Internet qui semble avoir réponse à tout dès lors qu’on cherche une information de quelque nature qu’elle soit. Reste à évaluer bien sûr la crédibilité de ce qu’on y lit

Cette concurrence a des effets sur le contenu et la manière de faire l’information à la radio. La logique est d’ailleurs réversible, chaque média observe en effet les autres et s’en inspire pour être dans le mouvement général. C’est là qu’il y a mimétisme et conformisme ambiant. Ainsi, il n’est pas rare qu’un rédacteur en chef me demande ce qu’il a vu à la télévision, où la déclaration telle qu’il l’a lu dans une dépêche AFP. Je lui explique alors que je n’ai pas la déclaration mot pour mot parce que l’AFP fait des ellipses et des points de suspension que je ne peux pas faire dans mon montage

Du coup, la déclaration est moins percutante, donc moins intéressante. Je lui explique que plutôt que de refaire image pour image (sonore) le même sujet que celui vu à la télévision, il serait peut-être plus judicieux d’imaginer un autre angle d’attaque ou un autre sujet, de se distinguer. Parfois, je gagne, parfois je perd. Donc, comme je ne peux pas toujours dire non, je suis parfois contraint de faire.

La situation est cependant nettement plus tendue quand c’est la concurrence et l’évènement qui dictent son rythme à la radio. Par définition, la radio, c’est l’instantanéité. L’auditeur attend donc d’elle qu’elle soit efficace immédiatement. C’est pourquoi, il ne veut pas attendre pour savoir. Ainsi, tandis qu’un évènement est en train de se dérouler, je suis amené à dire des choses partielles parce que je dois nourrir l’antenne. Je sors donc au milieu du procès pour en raconter un aspect. Je suis en direct sans tout savoir de ce qui s’est vraiment passer

J’ai par exemple commis des impairs lors de l’explosion d’AZF à Toulouse parce qu’il fallait raconter la panique que je voyais et que je devais répondre à des questions sans avoir eu le temps marétiel de peaufiner mes réponses. Mes confrères en ont commis en donnant sur l’antenne le matin, les dernières révélations sorties par la presse locale sur la supposée histoire de sado masochisme dans l’affaire Baudis, aussitôt démenties dans l’après midi par les mêmes parce que le procureur, un avocat, les policiers disaient l’inverse et que la réalité était tout bonnement invérifiable dans la minute

La relation est également délicate quand le rédacteur en chef veut être en avance sur la concurrence et cherche à prophétiser le réel pour illustrer un thème en devenir. Dans ces cas là, il me dit: « trouve moi des gens qui disent leur accord ou leur désaccord sur ce sujet et pourquoi ». Il s‘appuie, par exemple, sur une déclaration, un projet de loi, une statistique et il me demande de lui fournir un reportage.

Comment peut on relater ce qui n’est encore que virtuel? Prenons l’exemple vécu, il y a quelques années, de la modification de la loi concernant l’acquisition de la nationalité française. Il était déjà six heures du soir, il s’agissait de nourrir l’antenne du lendemain. A Paris, on se chargeait de produire un commentaire, de faire entendre des réactions politiques au projet de loi pour en déterminer l‘éventuel aspect polémique. Je devais fournir l’éclairage de terrain lequel sert à donner une légitimité à toute la démarche rédactionnelle.

La seule solution est alors de partir à la pêche, c’est-à-dire de se rendre dans un quartier dont on sait que les populations sont d’origine étrangères. C’est là qu’on est susceptible d’y trouver des candidats à la nationalité française. On peut aussi passer par les associations du quartier mais la réponse risque d’être tellement tardive qu’il sera impossible de rendre le sujet en temps et en heure, il faut donc contourner les « institutions ». Mais pour avoir une opinion sur un sujet, il convient que le questionné ait connaissance de l’information. Je suis donc contraint de la lui fournir avec le peu que j’en connais et de tirer le meilleur parti de ses réponses. On n’est pas dans le micro trottoir mais on n’en est pas loin. C’est le talent du questionneur qui fait, dans ce cas là, l’intérêt des réponses parce que ses questions organisent la pensée, plus ou moins confuse, de l’interlocuteur saisi à brûle pourpoint.

Mais tout ceci n’est pas entièrement nouveau. Par contre, ce qui, depuis quelques années déjà l’est, c’est l’usage plus ou moins intensif de l’infotaiment et l’application de cette forme de traitement à l’information en général.

L’infotainement, c’est un fait divertissant, une information de faible intensité, qui ne nous apprend pas grand-chose que nous ne sachions déjà mais qui est plaisante a écouter et fédère l’ensemble des auditeurs au lieu de les diviser. L’infotainement n’est pas le marronnier qui dit un rituel. La rentrée des classes est un marronnier qu’on répète année après année avec des reportages prédictibles parce qu’il marque une rupture avec les vacances et ranime en nous des images poétiques. Les soldes sont un infotainement parce qu’on applique un traitement anecdotique à un moment économique fort.

En effet, mon rédacteur en chef ne veut pas que je lui explique par quelle magie le prix du pantalon qui hier encore coûtait 50 euros ne vaut plus ce matin que 20 euros. Pourtant le pantalon n’a pas perdu de ses qualités intrinséques et le vendeur est toujours en quête de rentabilité tandis que l‘Etat perçoit toujours la TVA. Mon rédacteur en chef ne s’intéresse pas à la formation du prix, ce qu’il veut entendre, ce sont des consommateurs heureux de consommer des marques qu’en d’autres temps, il ne peut pas se payer. Cette année, on mettra cependant le mot « pouvoir d’achat » dans le texte pour colorer l’actualité et la positionner dans l’air du temps.

L’évolution des contenus et de leurs productions est également tributaire des évolutions technologiques. Désormais, le son est analogique, le téléphone satellitaire. Résultat, on monte plus vite, plus aisément, sans perdre sa matrice là ou les ciseaux réduisaient en lambeaux l’original. Le téléphone satellitaire ou les lignes numéris fournissent un son de telle qualité que si je suis à Bagdad, l’auditeur qui m’écoute peut me croire dans le studio aux côtés du présentateur qui prend donc la peine de préciser « en direct de Bagdad ». Autrefois, la qualité sonore du téléphone crachotant disait la distance, le terrain, l’effort de la collecte d’informations et la difficulté technique et humaine de la situation du reporter qui n’a plus droit à l’erreur.

source :
Mediapart

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