[livre] “Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?”

Publié le par caphi

[rencontre] Jean-Michel Besnier, auteur de “Demain les posthumains"

Scientifique et philosophe à l'impressionnant pédigree, Jean-Michel Besnier publie actuellement “Demain les posthumains”. Il présente sa réflexion sur l'avenir de l'Homme à Catherine Portevin de “Télérama” (25 avril 2009)
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L'homme a-t-il fait son temps ?

LE MONDE BOUGE - Naître, mourir, souffrir... Selon les scientifiques, ces verbes ne devraient bientôt plus se conjuguer qu'au passé. En déplaçant ainsi les limites de l'espèce, allons-nous devenir des robots ?

Bientôt, nos collègues de bureau seront des robots intelligents, nous ferons corps avec des machines, nos performances physiques et intellectuelles auront été augmentées au point de nous faire échapper au handicap, à la maladie, voire à la mort, les nouveaux venus au monde seront des êtres clonés, ni vraiment conçus ni vraiment nés... Bientôt, saurons-nous encore ce qu'était qu'être humain, c'est-à-dire imparfait, limité, mortel ? « Parlerons-nous un jour, écrit le philosophe Jean-Michel Besnier, des hommes comme d'une espèce disparue ? [...] Ou de la Terre comme si nous n'y étions plus ? Semblables à des retraités évoquant l'entreprise qui a autrefois hébergé leur activité ? » Bienvenue dans l'ère du posthumain !


Le philosophe
s'est emparé de ces questions vertigineuses en enquêtant chez les « technoprophètes de la posthumanité ». Mais le trouble que celles-ci procurent n'est pas seulement ce malaise excitant dans lequel nous plongeaient jusque-là les romans de Lovecraft ou le scénario futuriste de Matrix. Aujourd'hui, des scientifiques, des informaticiens, des cognitivistes, des ingénieurs diagnostiquent une fin prochaine de l'Homme tel qu'il est. Et là, on a vraiment le vertige.

Jean-Michel Besnier,
passionné depuis longtemps par la réflexion sur les sciences et les techniques, ne se laisse pas tourner la tête. Dans son livre Demain les posthumains, il a d'abord choisi de prendre au sérieux les acquis et la perspective qu'ils dessinent : l'alliance des nanotechnologies, biotechnologies, sciences cognitives, technologies de l'information et de la communication (un programme baptisé NBIC) est, de fait, en train de bouleverser à grande vitesse notre rapport au monde, à nous-mêmes, à nos corps et à nos esprits, aux possibles de la nature… Nous serions arrivés à un point de rupture avec quelque chose que nous étions… sans trop savoir quoi. En tout cas, le philosophe accueille l'inédit radical de ce futur, l'appétit aiguisé par tous ces chantiers qu'il ouvre pour la pensée.

Il s'agit pour cela d'abandonner les positions morales trop simples
qui conduisent aussi bien à la négation apeurée du progrès qu'à la haine antihumaniste. Technophiles et technophobes sont ici renvoyés dos à dos. Autrement dit : osons être simplement modernes ! Mais chez certains de ces courants posthumanistes comme chez leurs adversaires, Jean-Michel Besnier repère la résurgence paradoxale d'idées que les Lumières combattaient. Par exemple, d'étranges retours à la croyance religieuse : c'est le messianisme des chantres d'Internet lorsqu'ils célèbrent les vertus de la communion sans limite des consciences, enfin affranchies de la pesanteur des corps, dans le grand flux numérique – nombreux d'ailleurs sont les théoriciens ou ingénieurs en génie informatique à se convertir au boud­dhisme. Tandis que de l'autre côté, par exemple chez certains écologistes, on sacralise la nature (parfaite et qui impose ses normes) pour dénoncer comme « transgressions » toutes les modifications artificielles des potentialités humaines. C'est ainsi par exemple que le Comité olympique a refusé au coureur sud-africain Oscar Pistorius, appareillé depuis l'enfance aux deux jambes, de quitter la compétition paralympique pour concourir parmi les valides, au motif que ses prothèses constituaient un « avantage » : « l'homme diminué a ainsi pu être traité comme un homme augmenté », conclut Jean-Michel Besnier.

Pourquoi, plutôt que l'amélioration de l'Homme,
en est-on venus à penser la disparition
de l'espèce humaine

L'ambition posthumaniste,
en travaillant à l'amélioration de l'Homme et en souhaitant l'arracher à la fa­talité de la nature, demeure certes, en théorie, dans le fil du projet des Modernes. Ouvrir les possibles, chercher du nouveau, repousser les limites, en sont les ressorts indispensables. Rendre leur mobilité aux paralysés, pouvoir diagnostiquer les maladies génétiques graves avant l'implantation des embryons, limiter les effets d'une Parkinson ou d'une cécité grâce à la nanotechnologie... personne n'hésitera à classer ces avancées du côté du bien, du bon, du souhaitable.

De là à se rêver tous bioniques,
modifiables à l'infini, capables d'engendrer à n'importe quel âge, sans recourir à la fécondation, sans même vivre la gestation, résistants à tous les virus, éternellement jeunes, nos capacités cérébrales prolongées par des nano-ordinateurs... Mais pourquoi, plutôt que l'amélioration de l'Homme, en est-on peu à peu venus à penser la disparition de l'espèce humaine ? « Il existe chez certains posthumanistes une honte, voire une hargne, contre les hommes, regrette Jean-Michel Besnier. L'informaticien Jean-Michel Truong, par exemple, le dit clairement : après Auschwitz, il est impossible de vouloir un avenir humain. Etre technophile sur cette base est le pire des motifs. Cela revient à aspirer nous réduire nous-mêmes à des machines. » Et, ajoute-t-il, c'est bien sur cette mésestime de l'humain, cette « fatigue d'être soi » que diagnostiquait naguère le sociologue Alain Ehrenberg, qu'achoppe la modernité : « il faut désormais se fuir ou bien mourir et laisser la place ».

Aujourd'hui, l'utopie est à l'éloge de l'immaîtrise,
du désordre, de “l'émergence” du neuf

Pour autant, ce nouvel eugénisme,
lié aux biotechnologies, refuse l'idéologie dans laquelle s'inscrivaient les pires régimes totalitaires. L'utopie posthumaniste ne déteste rien tant que les programmes de bonheur ou de perfection dessinés d'en haut. L'on sait à quels cataclysmes ont mené ces ambitions révo­lutionnaires de maîtrise absolue. Aujourd'hui, l'utopie est à l'éloge de l'immaîtrise, du désordre, de « l'émergence » du neuf : « mieux vaut le n'importe quoi issu du hasard des expériences plutôt qu'un ordre nouveau », tel est le credo de nos apprentis sorciers qui citent volontiers les références des soixante-huitards, notamment Timothy Leary (le chantre du LSD) ou le poète William Burroughs. Et ce credo, pour exalté qu'il soit, s'accorde finalement fort bien avec nos moi déprimés. Consentir à l'immaîtrise, c'est aussi renoncer à toute valeur de l'initiative humaine.

Comment alors accueillir
ce nouveau qui vient ? En tenant, comme Jean-Michel Besnier, à « la rationalité minimale qui consiste à vouloir vivre encore ». Vouloir vivre humains, c'est-à-dire d'abord accep­ter notre finitude : naître, souffrir, mourir. Ensuite, refuser ce qui nous robotise : l'abus des machines auxquelles nous devrions nous sou­mettre (serveurs vocaux, automates à billets de train...), mais surtout l'automatisation de la mémoire, les diktats des codes informatiques sur notre langage. Soyons modestes, conseille le philosophe, cessons de nous prendre pour le centre du monde, applaudissons les progrès de la science mais réconcilions-nous avec nos limites. Et, surtout, ne transigeons sur rien de ce qui nous fait humain, à commencer par la valeur de l'intériorité et de l'imaginaire, face à tout ce qui tend à réduire nos outils de penser et d'agir à des connexions cérébrales ou informatiques. En l'occurrence, l'éthique consisterait à plaider pour une certaine frugalité technique, c'est-à-dire une capacité à reconnaître là où est vraiment le progrès. « Et le progrès n'est certes pas dans la généralisation de ces machines qui excluent une partie d'entre nous, nos seniors no­tamment ! », lance Jean-Michel Besnier.

Il s'agit enfin,
tout en restant à notre place, d'élargir notre concept d'humanité à ces êtres nouveaux avec lesquels nous serons, sommes déjà, en relation. C'est sur ce point que Jean-Michel Besnier est le plus novateur. L'humanisme, en excluant de son champ les êtres vivants non-humains (animaux ou barbares), avait effacé la valeur de la relation avec l'autre. Les robots auxquels nous confierons bientôt la garde de nos enfants ou de nos vieux parents nous obligent à la réactiver. Il est évident que nous ne pourrons les considérer comme des choses, mais comment voir comme alter ego celui que ne me regarde pas ? Seule certitude : nous allons devoir vivre avec d'autres êtres qui ne nous ressembleront pas, et, à coup sûr, nous survivront.

Catherine Portevin, Télérama n° 3093
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“Demain, tous des robots ?” | 23 avril 2009

A LIRE

“Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?”, de Jean-Michel Besnier, éd. Hachette Littératures, 216 p., 18 EUR.

 

lien de l'article : http://www.telerama.fr/monde/l-homme-a-t-il-fait-son-temps,42023.php

source : Télérama.fr, 23 avril 2009

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